Groupe Communiste, Républicain et Citoyen

Les débats

Le choix de la voie professionnelle, revalorisée, peut être un beau choix de vie

Trentième anniversaire du baccalauréat professionnel -

Par / 2 mars 2016

Monsieur le président, madame la ministre, mes chers collègues, dans les années quatre-vingt, seul un jeune sur trois décrochait un baccalauréat en France.

Jean-Pierre Chevènement, alors ministre de l’éducation nationale, s’engage à amener 80 % d’une classe d’âge au niveau du baccalauréat. La loi du 23 décembre 1985 de programme sur l’enseignement technologique et professionnel et le décret du 11 mars 1986 traduiront cette volonté en instaurant le baccalauréat professionnel, dit « bac pro ».

Cet objectif deviendra ainsi une réalité, notamment grâce au bac pro qui a pleinement joué sa part dans le processus de massification.

Aujourd’hui, près de 700 000 élèves sont scolarisés dans l’enseignement professionnel. Or, depuis l’avènement d’une nouvelle majorité sénatoriale, en 2014, ce dernier a quasiment disparu de nos débats. La commission de la culture a ainsi supprimé le rapport budgétaire pour avis consacré, depuis quinze ans, à l’enseignement professionnel lors de la discussion du projet de loi de finances.

Notre débat d’aujourd’hui tend donc à « réparer » modestement cet oubli.

Plus fondamentalement, nous souhaitons, à rebours des seuls effets de communication autour de ce trentième anniversaire, mettre en exergue les difficultés persistantes ou, à tout le moins, les problématiques liées à la réforme du bac pro portée par Xavier Darcos en 2009, ainsi qu’à la régionalisation lancée par l’actuel gouvernement.

Madame la ministre, mes chers collègues, nous estimons que le choix de la voie professionnelle peut être un beau choix de vie dont la revalorisation, bien que sur toutes les lèvres, mérite d’être réellement et concrètement accomplie.

La transformation du bac pro en études de trois ans, contre quatre ans auparavant, a consisté en une refonte totale de cet enseignement. Menée au pas de charge, malgré une expérimentation au bilan plus que mitigé, cette réforme a profondément déstabilisé les équipes, les établissements, et déstructuré la voie professionnelle sous statut scolaire. Surtout, elle n’a toujours pas fait l’objet d’une évaluation partagée, comme nous le réclamions.

Appliquée dans un contexte de réduction des effectifs – environ 5 000 postes de professeurs des lycées professionnels ont été supprimés dans le cadre de la trop fameuse révision générale des politiques publiques, la RGPP, engagée par le gouvernement de Nicolas Sarkozy –, cette réforme est intervenue alors que la limitation du redoublement a profondément changé la donne.

Les élèves qui arrivent au bac pro sont plus jeunes qu’avant – ils sont âgés d’environ dix-sept, dix-huit ans. Cette donnée, corrélée à celle d’un marché du travail de plus en plus tendu, fait que l’insertion professionnelle immédiate, finalité première n’est plus l’objectif principal des élèves.

L’un des arguments de « vente » de la réforme Darcos auprès des familles reposait d’ailleurs sur la poursuite des études. Toutefois, les moyens et les outils nécessaires pour y parvenir n’ont pas été mobilisés à l’époque. Et le rattrapage, certes difficile, est largement insuffisant !

Aujourd’hui, 75 % des diplômés d’un bac pro demandent à poursuivre leurs études, d’abord en BTS, puis en IUT, voire à l’université – certes, avec la réussite que nous connaissons… De ce point de vue, la réforme n’a pas atteint ses objectifs.

Les quotas de places introduits dans la loi relative à l’enseignement supérieur et à la recherche, dite « loi ESR », pour pallier cette difficulté ne sont pas réellement effectifs. À ce sujet, la proposition annoncée dans le cadre de la Stratégie nationale de l’enseignement supérieur, la STRANES, d’instaurer un examen de sélection à l’entrée de l’université est-elle une bonne piste ? Ce n’est pas certain…

Cela étant dit, nous n’étions pas opposés par principe au baccalauréat professionnel en trois ans pour les meilleurs élèves. En revanche, nous continuons de plaider pour la mise en place parallèlement d’un parcours en quatre ans, modulable, pour les élèves les plus fragiles scolairement, afin d’éviter la multiplication des sorties du système scolaire sans qualification. En effet, cette réforme n’a malheureusement pas non plus permis de diminuer de telles sorties de manière vraiment sensible.

La réussite, au sein d’une filière professionnelle qui demeure marquée par une orientation par l’échec, par défaut, se heurte à une autre difficulté : l’affectation des élèves au regard des vœux qu’ils ont exprimés. La majorité des élèves de la filière professionnelle sont effectivement affectés vers leur deuxième, troisième, voire quatrième choix !

Cette question de l’affectation n’est toujours pas prise à bras-le-corps, alors qu’elle constitue un élément crucial de la réussite de ces élèves. Une partie du décrochage scolaire est en effet liée au fait que nombre d’entre eux n’obtiennent pas l’affectation demandée, faute de places suffisantes.

Il est d’ailleurs étonnant de constater que cette réforme censée revaloriser la filière professionnelle et inciter les jeunes à s’y engager n’ait entraîné que de très peu d’ouvertures de classes.

Nous renouvelons donc notre demande, madame la ministre, d’un bilan national sur l’affectation et la réalisation des vœux des élèves et d’une réflexion sur les critères de sélection. Ce bilan pourrait être un point d’appui pour la conception de cartes des formations mieux équilibrées. Dans certains secteurs, les élèves n’ont tout simplement plus la possibilité de choisir entre l’apprentissage et le statut scolaire, faute d’existence de cette seconde option.

Comment expliquer que la formation à des métiers en tension, comme les métiers de bouche, par exemple, comporte si peu de places dans l’enseignement professionnel ? Le nombre de bac pro boucher-charcutier-traiteur se compte sur les doigts de la main.

Voilà qui m’amène à évoquer une autre difficulté à laquelle se heurte l’enseignement professionnel : la carte des formations initiales professionnelles, que la loi de refondation de l’école, voulue par ce gouvernement, a confiée aux régions.

Que constatons-nous dans un paysage redessiné autour de treize grandes régions ? Une région réclame le retour à l’apprentissage dès 14 ans, d’autres décident de fermer une section sur la base d’une évaluation des besoins d’emplois contestée par les professionnels eux-mêmes et quasiment toutes ont une tentation « adéquationniste » de mise en œuvre des formations, c’est-à-dire se bornant à des pré-carrés définis au regard de bassin d’emplois très limités et déterminés à un instant T ? Quid, dès lors, d’une offre de formation équilibrée sur tout le territoire et de la mobilité ?

Par ailleurs, nombre de régions, misent beaucoup – beaucoup trop – sur l’apprentissage. Personne n’y est opposé, ce n’est pas le problème. Nous en appelons simplement à de justes équilibres, plus efficaces.

Or les moyens mobilisés pour développer l’apprentissage le sont malheureusement trop souvent au détriment de la formation professionnelle sous statut scolaire, alors que ces deux voies pratiquent l’alternance.

Réforme de la taxe d’apprentissage, aides à l’embauche d’apprentis... Les dispositifs fiscaux incitatifs ont été multipliés sans que le nombre d’apprentis décolle – il diminue même dans les niveaux IV et V.

En revanche, la réforme de la taxe d’apprentissage a affecté de manière plutôt négative – c’est difficilement contestable – les capacités pédagogiques de certains lycées.

Faut-il rappeler que le taux de réussite aux diplômes est meilleur sous statut scolaire : l’écart de réussite au CAP est de 9 points en faveur du statut scolaire et de 20 points pour ce qui concerne le bac pro. Le programme annuel de performance 2016 de la mission « Enseignement scolaire » prévoit que cet écart va encore se creuser.

L’un des arguments souvent avancés pour justifier ce choix, c’est que l’école méconnaîtrait l’entreprise. Pourtant, l’originalité du bac pro tient justement à la création de celui-ci en étroite relation avec les milieux professionnels, pour répondre à leur demande en techniciens d’atelier, employés ou ouvriers hautement qualifiés.

Faut-il rappeler que les référentiels de formation sont déterminés et élaborés à parité avec le monde professionnel ? Nous sommes nombreux sur le terrain à pouvoir en témoigner. Je pense à ma ville, Talange, qui possède un magnifique lycée, le lycée Eiffel – j’ai plaisir à le citer ici –, dont les résultats et les liens avec le monde économique sont exemplaires et particulièrement reconnus.

Mais que constatons-nous depuis la réforme de 2009 ? Un morcellement des compétences professionnelles, ramenées à de « micro tâches », et des savoirs en contradiction avec le discours général sur la formation professionnelle censée former à « penser son métier », pour une maîtrise plus large de tout son environnement, qu’il soit professionnel, social, sociétal ou citoyen. Le résultat, c’est une perte de culture professionnelle, souvent constatée et déplorée par les enseignants eux-mêmes et les employeurs.

La solution avancée aujourd’hui est la mixité des parcours et des publics. Elle est déjà pratiquée dans l’enseignement professionnel et agricole. On constate que la voie scolaire est alors utilisée comme un sas, permettant d’attendre que les entreprises soient prêtes à accueillir les apprentis. Nous sommes nombreux à avoir pu le constater dans nos permanences, où des jeunes, perdus, viennent nous trouver. Si cette logique est menée à son terme, nous y voyons un risque très grave de déstabilisation des lycées professionnels.

De plus, ce choix ne repose sur aucune étude susceptible d’attester du bien-fondé pédagogique de la mixité. Certaines études auraient été réalisées, mais, étrangement, elles n’ont pas été publiées. En tout cas, je ne les ai pas trouvées ! Or, sur le terrain, la mixité des publics – apprentis et élèves – pose des difficultés de fonctionnement bien réelles. Pourquoi ne pas en débattre en toute transparence ?

Telles sont, madame la ministre, mes chers collègues, les points que nous souhaitons aborder à l’occasion de ce débat, que nous espérons fructueux, dans l’intérêt d’une filière et d’élèves qui méritent que l’on fasse preuve à leur égard de la plus grande ambition.

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