Olivier Rousteing et Jean Paul Gaultier : « Être populaire et pop, c’est ce qui traverse le temps »

INTERVIEW.- Le 6 juillet dernier, Olivier Rousteing, directeur artistique en vue de Balmain, signait la collection haute couture de Jean Paul Gaultier. Conversation exclusive entre deux créateurs de mode sans filtres.

Depuis qu’il a annoncé sa retraite de la mode en 2020, Jean Paul Gaultier a choisi d’inviter chaque saison un créateur à interpréter ses codes pour une collection haute couture exclusive. Le 6 juillet, à 18h, Olivier Rousteing, directeur artistique en vue de Balmain, présentera sa vision pour Gaultier. Déclaration de passion.

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Chacun à sa manière – et parfois dans une marinière – Jean Paul Gaultier et Olivier Rousteing ont fait reculer les cadres de leur époque. Leur travail a reflété et encouragé les évolutions sociologiques, favorisant l’ouverture à la diversité de toutes les beautés. Pionniers en termes de communication avec, pour l’un, des défilés de mode mythiques et des campagnes provocatrices, et, pour l’autre, mise en abyme de sa vie en témoignage de l’actualité, ils engagent un dialogue qui nous emmène au-delà de la mode. Impertinence, aisance d’avance, lutte contre les stéréotypes, mode combative et cloisonnée, ils ont embrassé la culture pop, et encouragé chacun à s’exprimer.

Trois semaines avant la présentation de cette collection qui attise toutes les curiosités, nous rencontrons au siège de Gaultier ces deux créateurs emblématiques de la Couture française, qui préfèrent l’extravagance à la pudeur. Olivier Rousteing apparaît en costume oversize sur une marinière, union des deux univers. L’un utilise l’adresse formelle respectueuse, l’autre la notoriété chaleureuse, la génération culturelle les sépare, mais leur respect mutuel crée une atmosphère riche en histoires humaines. Jean Paul Gaultier reçoit pour une saison dans ses salons son successeur, un « retraité » bienveillant, plein d’esprit, détendu. Olivier Rousteing a rencontré l’un des modèles qui a construit son imaginaire, dont il se sentait déjà proche lorsqu’il le voyait dans les livres et à la télévision. De retour d’un rendez-vous chez un fournisseur et jonglant entre plusieurs collections, le jeune homme vibre encore de la tension qui habille les veilles des défilés. Entre rires et modestes témoignages d’admiration, ils parlent de la mode, de leur univers.

«Wonder Boy, Olivier Rousteing, né sous X», la bande-annonce

«Wonder Boy, Olivier Rousteing, né sous X», la bande-annonce

Mme Figaro.– Racontez-nous la genèse de cette collection signée Jean Paul Gaultier.– Lorsque j’ai décidé d’arrêter la mode, j’ai eu l’idée d’inviter chaque saison un nouveau créateur qui interpréterait le style Gaultier, mais à sa manière. . Créer une suite, apporter une touche jeune, livraison. La première fois, c’était avec une femme, Chitose Abe, la créatrice de Sacai, ce qui me convenait bien car j’avais des points communs avec l’esprit de certains créateurs japonais. Puis il y a eu Glenn Martens, qui a été stagiaire chez moi et dont le travail chez Y/Project me paraît très intéressant. J’étais très contente quand j’ai découvert la collection, j’avais l’impression d’avoir un ascenseur (rires). Avec ces collaborations Gaultier continue dans un esprit de cohérence.

Pourquoi avez-vous choisi Olivier Rousteing ? J.P.G.– Olivier, était évidemment parmi les jeunes créateurs français. J’admire son travail. Je n’ai pas osé l’appeler directement car j’ai trop peur et je déteste le téléphone. J’aime quand je parle à quelqu’un pour voir ses réactions. J’avais peur d’être refusée (rires). O.R. – Non, c’est impossible ! J’ai particulièrement aimé ta façon de rénover la broderie à tes débuts, je pense à une grande collection entièrement kaki, avec des sahariennes revues et corrigées par toi. Je ressens votre passion, votre attachement à ce métier, à ce métier que nous aimons. Ce n’est pas seulement connu : c’est pour que nous puissions nous exprimer à travers le vêtement.

«Jean Paul Gaultier se défile», extrait du documentaire

«Jean Paul Gaultier se défile», extrait du documentaire

Concevoir une collection haut de gamme dans cette maison iconique était un rêve d’enfant, un rêve de designer

Olivier, lorsque la demande vous est parvenue, comment l’avez-vous reçue et qu’est-ce qui vous y a poussé ? – Jean Paul, j’ai été extrêmement ému lorsque vous avez annoncé que vous quittiez la mode. J’ai alors appris la nouvelle de la collaboration avec Sacai, et à partir de ce moment j’ai espéré qu’un jour tu m’appellerais. En aucun cas je ne pouvais dire non, sauf à craindre de ne pas y être. Concevoir une collection haut de gamme dans cette maison iconique était un rêve d’enfant, un rêve de designer. Il n’est pas possible d’aborder le travail avec cette maison comme une simple collaboration, c’est passé de mode : c’est une institution, un héritage qui touche plusieurs générations. Comme si nous entrions dans un monument sacré, en nous demandant ce que nous avons le droit de toucher, et ce que nous n’avons pas le droit de toucher. Ce n’est pas seulement de la timidité ou de l’humilité, c’est du vrai respect.

Quelle serait votre affiliation artistique ? O.R.— Je pense que Jean Paul et moi n’avons pas peur des mots. Le défi le plus intéressant aujourd’hui dans cette collection, et sachant que chaque designer a ses propres émotions, est d’obtenir un hommage. Pendant le défilé je penserai beaucoup aux réactions de M. Gaultier, assis au premier rang. C’est à ça que je pense à chaque fois que je fais une convention : je me demande ce que va dire Jean Paul. Oui, je réinterprète ses codes, mais je veux qu’il soit fier de m’avoir confié les clés durant ces quelques mois. J.P.G.– On s’inspire toujours des autres. Moi, j’ai mélangé la rue et la modération, permettant aux gens de s’habiller sans se renier.O.R.– Il est important pour moi de rappeler qu’aujourd’hui on cherche encore une révolution, et que tout ce qu’on entreprend aujourd’hui est dans la continuité. Beaucoup de gens se revendiquent avant-gardistes, surtout dans une société politiquement correcte. Aujourd’hui chaque maison s’approprie les thèmes de l’inclusion, de la rue, de la mixité, de la durabilité, pour dire qu’elle a aussi une vocation. Mais vous ne touchez les gens que si vous êtes sincère, dans le cadre d’un combat authentique, porteur d’une réelle émotion. En ce sens, on peut dire que Jean Paul Gaultier est un créateur populaire. Pour moi, c’est ça le vrai hit de la mode : ne pas rester entre quatre murs. Être populaire et pop est ce qui transcende le temps.

J’ai mélangé la rue et la mode, permettant aux gens de s’habiller sans se renier

Qu’est-ce qui vous unit dans cette collection ? O.R. – Jean Paul Gaultier est partout, mais cette collection sera une surprise, je l’espère. Qu’est-ce qui nous distingue ? Pas grand-chose en fait. Quant aux similitudes, il y a cette notion de confiance en soi à travers le vêtement, un amour pour la broderie et un côté très structuré, mais qui peut être totalement léger. Je pense que nous aimons tous les deux la couture et la déconstruction de la couture. A mon arrivée j’ai consulté toutes les archives. Prenons une veste Jean Paul Gaultier : elle peut être transformée en robe, elle peut être portée à l’envers, elle peut être portée en dessous, rien n’est garanti par ce que vous voyez. C’est quelque chose que j’ai toujours aimé dans la mode. Ce qui nous lie aussi, c’est de faire de la mode casual. Jean Paul Gaultier a ainsi réalisé quelque chose de grand. Il a brisé les codes de la marinière, symbole très français. On se souvient de la campagne Men, qui pour moi n’était pas qu’un parfum, mais une révolution sexuelle, une révolution sexuelle. J’essaie aussi de casser les codes du genre, mais cela se faisait bien avant, et dans des circonstances plus sévères. Vous êtes un designer pop, dans tous les sens du terme. Vous êtes devenu une icône plus qu’un designer, dans le meilleur sens du terme. Culturellement parlant, vous êtes l’emblème de nombreuses révolutions.

Olivier Rousteing, que représentait pour vous cette expérience haute couture ? Moi qui pensais repousser les limites, j’ai eu accès avec ces équipes à un niveau d’expertise inimaginable. J.P.G. : C’est uniquement parce que je suis plus âgé ! (Rires) Mais je tiens quand même à dire que j’ai vu dans votre dernière collection des éléments qui sont vraiment dans le secteur de la mode, un mélange de drapés avec des sortes d’armures qui demandent une grande maîtrise. Vous avez aussi la technique, et selon votre volonté, vous parvenez à obtenir ce que vous voulez.

Vous avez, chacun à votre manière, agi pour amener la diversité dans la mode… J.P.G.— Je viens d’un milieu modeste, et j’ai eu la chance d’avoir des parents très ouverts. Quand j’étais enfant, ma grand-mère a dû avoir l’intuition de mon homosexualité car elle m’a mis un livre entre les mains, l’histoire de deux hommes. J’avais bien 14 ans, tout cela n’était pas encore très clair dans ma tête. C’était sa façon de me dire qu’elle serait toujours là, qu’elle m’aimerait quoi qu’il arrive, et qu’elle acceptait. Quelques années plus tard, quand j’ai annoncé à mes parents, « me voilà avec un garçon », ils m’ont dit, « tu t’aimes bien ? », j’ai dit oui, ils m’ont répondu « ben ça va » . C’est vrai que j’ai eu cette opportunité, et ça ouvre des possibilités. Tout au long de ma carrière j’ai fait défiler différentes femmes, des beautés qu’on avait moins l’habitude de voir, et il y a encore une chose à faire, parce que c’est encore tabou, et ce sont les anciennes. Il faut montrer que c’est comme le jean qui vieillit, la peau qui se délave, ça peut aussi être très beau, avec de nouveaux drapés (rires).

Quels étaient vos modèles féminins ? « Ma grand-mère, qui était infirmière. Quand elle recevait ses patients, elle leur donnait aussi des astuces beauté, ou des conseils pour garder ses maris. Elle les a exhortés à surprendre. C’était lié à l’amour : l’idée de faire des efforts, de prendre soin de l’autre. Elle abordait des questions psychologiques, et bien sûr la relation entre la beauté et le vêtement. Elle a expliqué qu’il faut faire attention à soi, à l’importance du regard de l’autre, et qu’on peut agir pour établir des liens.O.R. « Je dirais aussi ma grand-mère. Elle était très coquette, elle portait du maquillage, elle se coupait les cheveux très courts et elle portait des bas. Elle était très à la mode à l’époque. Je me souviens qu’elle était obsédée par les smokings Saint Laurent, possédait quelques sacs Chanel et mélangeait très bien le tout. Parfois, elle était toujours en Jean Paul Gaultier. Quand j’ai commencé à ressentir l’amour de la mode, vers 15 ou 16 ans, elle portait déjà la marinière trouée avec le cœur en macramé. C’était une grand-mère complètement folle : on allait à l’opéra le soir, elle portait un boa, on riait beaucoup. Elle m’a donné ses jumelles pour observer de près les danseurs. Elle était incroyable. En termes de style et de goût, elle m’a beaucoup inspiré. L’autre femme qui a beaucoup contribué à mon regard sur la mode était ma meilleure amie au lycée, Claire, dont je suis toujours proche. Nous étions tous les deux amoureux de la mode, nous avons commencé à faire du shopping ensemble. Je me souviendrai toujours de son premier achat, un jean JPG avec une veste complètement déchirée. Nous nous sommes inspirés les uns les autres, jusqu’au jour où nous avons pris des directions différentes. C’était plus facile pour moi d’aimer la mode avec elle, car toute seule, je serais jugée, dans mon lycée bordelais. très conservateur. L’habiller était une façon pour moi d’aimer la mode. Elle était ma muse.

Vous êtes des champions de la communication innovante. Que pensez-vous de l’hégémonie des réseaux sociaux ? J.P.G. : On ne peut pas dire que j’ai vraiment pris le contrôle des réseaux sociaux, mais j’ai fait un disque ! (Rires) Ce n’était pas chanté, c’était une interview heureusement parce que je n’ai pas de voix. J’étais particulièrement intéressé par la vidéo liée, elle m’a permis de travailler pour la première fois avec Jean-Baptiste Mondino. Mais il y avait aussi des défilés à l’époque. Kenzo avait déjà fait des shows incroyables dans les années 70, tout comme Mugler plus tard.O. R. – Je n’ai jamais cherché à être polémique ou rebelle dans ma façon de communiquer. J’essayais juste d’être aussi honnête que possible. Quand j’ai commencé à utiliser les réseaux sociaux, c’est parce que je trouvais certains magazines trop « clivants ». Du coup, j’ai utilisé les réseaux sociaux à l’époque pour me sentir libre de dire : « Là, je suis un enfant adopté, je suis moitié éthiopien, moitié somalien, ma vie c’est d’être designer, mais je ne passe pas ma vie Dans un paillettes, je peux pleurer la nuit, je peux manger des McDo, je suis juste une personne normale. » J’ai choisi d’accompagner mon temps, je me suis exprimé sur Twitter, sur Instagram. En même temps, il y avait la connexion à la musique et à la pop culture, ce qui m’a permis de montrer d’autres genres de femmes et d’hommes lors de mes défilés.J’ai pu travailler avec Beyoncé, avec Kim Kardashian, qui était claquée à l’époque, et qui est finalement tout à fait d’accord aujourd’hui.En 2014 Rihanna a fait ma campagne, et certains m’ont demandé si c’était vraiment du « luxe » ? Je me suis retrouvée confrontée à des questions qui pour moi ce n’était pas juste. J’ai toujours voulu être le témoin de mon temps. J’ai besoin d’être ancrée dans mon présent. pour mieux comprendre l’avenir. Notre rôle est de briser les murs, de dire aux gens de ne pas avoir peur.

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Qu’avez-vous appris de cette expérience? J.P.G.— Déjà, aujourd’hui, j’en sais plus sur vous, et j’attends avec impatience le jour où je verrai la collection. J’ai aimé parler à quelqu’un qui a une vision et un enthousiasme qui vit avec cette profession, à travers cette profession, pour cette profession. Quelqu’un de très proche de moi enfin. Ce n’est pas que je veuille voir un miroir de moi-même, c’est le plaisir de rencontrer un partenaire, un regard, un complice.O.R. – Moi, j’ai appris que dans tout mariage il est bon d’arranger les petites infidélités. Marié dix ans à Balmain, cette infidélité passagère me fait beaucoup de bien car j’étais le bébé Balmain quand j’ai commencé à 23 ans, et Balmain est mon bébé aujourd’hui. La maison Jean Paul Gaultier m’a apporté beaucoup de professionnalisme, car c’est le domaine du savoir-faire. J’en ressort encore plus fort.

J’ai aimé parler à quelqu’un qui a une vision et un enthousiasme qui vit avec ce métier, à travers ce métier, pour ce métier

Qu’attendez-vous de la mode ? – Qu’elle poursuive son rôle qui consiste à refléter la société, ses évolutions, et qu’elle conserve sa mission d’anticipation. La mode c’est la vie, on la retrouve dans tout. La mode est le temps qui change et qui passe. Elle continuera toujours, peut-être sous d’autres formes, s’adaptant, suivant les mouvements du monde.O.R. – Je dirais à la mode d’être libre. Défiez les tabous. Je veux que la mode ne se retire jamais de l’inconnu, et continue d’explorer des univers qui ne lui appartiennent pas.

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